Interview avec Abdelaziz Boukhazna Sensei

TunisAïkido Magazine : Pouvez-vous vous présenter pour la communauté des aïkidokas tunisiens qui ne vous connait pas ?

Boukhazna-Sensei: Je m’appelle Abdelaziz Boukhazna-Sensei. J’ai 38 ans et je suis actuellement 5ème Dan pour 23 ans de pratique d’aïkido.

 

TAM : A quel âge avez-vous commencé la pratique des arts martiaux ?

Boukhazna-Sensei: J’ai commencé la pratique de l’aïkido plutôt jeune. C’est à l’âge de 15 ans qui j’ai suivi mes premiers cours chez maitre MAKHLOUFI AHMED qui enseignait à Annaba en Algérie. Il était à l’époque, en 1987, 2ème Dan et il a reçu son enseignement du maitre ACHOUR RABEH (6ème Dan).

 

TAM : L’aïkido était-il répandu en Algérie à cette époque ?

Boukhazna-Sensei: A Alger Centre oui, mais à Annaba là où j’habitais, pas vraiment. Il y avait des ceintures marrons tels que mon Maitre Ahmed Makhloufi, mais aussi Abdelhamid Menaa, Rabah Labouiz, Ahcen Khelifi, etc… Au début, ils pastiquaient ensemble dans un seul Dojo. Après l’obtention du grade Shodan, trois ont fondé leurs propres clubs : le premier a Annaba centre où j’ai commencé ma pratique ; le deuxième a 25km de Annaba vers l’Ouest (Berahal), et le troisième a 30km de Annaba vers l’Est (Ben Mhidi). Donc, moi, j’appartenais à la deuxième promotion d’aïkidokas.

 

TAM : Comment était l’ambiance dans le dojo où vous avez pratiqué?

Boukhazna-Sensei: il y avait presque 150 aïkidokas dans notre dojo. Il faut dire, qu’à cette époque Je m’entrainais six fois par semaine : trois fois avec Maitre Ahmed Makhloufi, et trois fois avec Maitre Abdelhamid Menaa. Les conditions d’entrainement étaient difficiles. j’étais jeune écolier et je devais marcher 5km tous les jours pour assister aux cours.

 

TAM : Qu’est ce qui vous a attiré le plus dans la pratique de cet art martial ?

Boukhazna-Sensei: Quand on est jeune on est souvent attiré par l’effet spectaculaire des chutes. Bien que Uke joue toujours le rôle du « perdant», il donne néanmoins une image de l’homme invincible qui s’en sort indemne après chaque chute sans blessures ni dégâts. Malheureusement, ces mêmes chutes font peur aux adultes et aux femmes et inhibent un large public à expérimenter cet art martial que le fondateur de l’aïkido – O sensei Ueshiba – a voulu universel.

Il faut également avouer que la tenue d’aïkido et notamment le HAKAMA m’ont fasciné. Ça renvoi tout de suite à l’image mythique des samouraïs.

Après deux ans de pratique et lors de l’examen de passage de grade de mon 1er dan d’aïkido en 1989, j’ai eu l’occasion de rencontrer le fondateur de l’aïkido algérien

le grand maître ACHOUR RABEH (6ème Dan). J’étais attiré par deux choses qui ont changé ma vision de l’aïkido : j’étais attiré d’abord par la qualité du travail du maitre qui entretenait un aïkido extrêmement harmonieux et fluide loin de l’esprit athlétique de combat. Ensuite, j’étais attiré par la sagesse du maitre qui à la fin de l’examen nous disait que « l’aïkido c’est un art de vivre, aimer vous vous-même pour être aimé, vous appartenez tous à une seule famille celle de l’AÏKIDO. Bravo pour ceux qui sont admis à la ceinture blanche (Noir)…»

 

TAM : L’expérience d’entrainer constitue toujours un pas difficile dans le monde des aïkidokas. A partir de quel grade avez-vous commencé à entrainer ?

Boukhazna-Sensei: Au début, je n’ai jamais pensé à l’enseignement, surtout que mon niveau technique était moins avéré par rapport à celui des aïkidokas de la première génération. En plus, il faut souligner que la mentalité et l’infrastructure à Annaba sont bien différentes d’ici. D’abord, les élèves se séparaient rarement de leur maître pour enseigner ailleurs. Ce n’était pas courant d’avoir des élèves qui fondent leurs propres dojos. Ensuite, sur le plan matériel, il est difficile de trouver à Annaba des clubs équipés de tatami (tapis) pour accueillir l’aïkido.

Ce n’est qu’après avoir eu mon 3ème dan aïkido que j’ai commencé vraiment à entrainer. Pour l’anecdote, ce n’était pas dans mon intention de devenir enseignant d’aïkido mais c’était un pur hasard. J’étais 2ème dan de Taekwondo à l’époque et j’ai voulu pratiquer le Taekwondo dans une association nationale pour l’appui et l’orientation

des jeunes… mais voilà qu’après 2mois de pratique et tenant compte du manque d’entraineurs, mon maitre de Taekwondo m’a proposé de créer une section d’aïkido au le même endroit. J’ai accepté dans la perspective d’entrainer d’abord les enfants mais après quelques jours, je me suis retrouvé avec des adultes.

TAM : Quelles difficultés avez- vous rencontrées ?

Boukhazna-Sensei: J’avais à l’époque 22 ans. Et je manquais d’expérience, surtout pour résoudre les difficultés posées par certains élèves qui voulaient tester mon aïkido. Je me rappelle par exemple, quand je montrais une technique, il y en avait qui essayaient de me bloquer pour qu’elle ne marche pas.

 

TAM : Depuis quand entrainez- vous en Tunisie ?

Boukhazna-Sensei: Cela fait déjà dix ans que j’entraine à Tunis. Mon premier cours date du 3 août 2000 au club olympique de Ben Arous là où je continue d’entrainer aujourd’hui d’ailleurs. Mais les conditions étaient bien différentes. Au début, il n’y avait pas de tatami et la majorité des clubs d’arts martiaux n’étaient pas équipés de matériel approprié pour la pratique de l’aïkido. Malgré les risques potentiels d’accidents, j’ai dû accepter au début pour lancer l’activité.

Après, j’ai ouvert d’autres sections d’aïkido dans d’autres régions du district de Tunis. Il s’agit d’abord du Club de KheirEddine à la goulette-kram où j’ai entrainé l’aïkido pour une période de 4 ans (2001-2003). Ensuite, le club de Hamam-Lif où j’ai enseigné l’aïkido pendant six ans (2003-2008). Ce qui est important, c’est qu’à chaque fois, je veille à former des ceintures noires pour continuer à transmettre le message d’aïkido et agrandir la famille des aïkidokas. Jusqu’à aujourd’hui,

j’ai formé plus de 40 ceintures noires et je suis à la 7ème promotion. Plusieurs de mes élèves sont devenus entraineurs d’aïkido.

 

TAM : Y a-t-il une différence de mentalité entre Tunisiens et Algériens dans la pratique des arts martiaux?

Boukhazna-Sensei: Oui bien sûr. Je vois qu’ici il y a une ouverture par rapport aux enseignants étrangers, et c’est un avantage pour les tunisiens car cela va leur permettre de cultiver une souplesse au niveau de la mentalité et une richesse au niveau technique.

TAM : Quelles étaient les difficultés rencontrées pour entrainer en Tunisie ?

Boukhazna-Sensei: Sans aucun doute le fait de commencer à enseigner l’aïkido sans tatamis (tapis) ce qui voulait dire vivre à chaque instant avec le risque d’un accident. Le deuxième grand problème est l’absence d’une organisation et d’une solidarité entre les clubs d’aïkido qui existaient. Bien qu’il y avait plusieurs groupes d’aïkidokas qui existaient déjà, chacun travaillait seul dans son propre coin. Vu cette absence de solidarité et le nombre réduit de pratiquants, la fédération de judo –sous l’égide de laquelle l’aïkido est supposé placé- n’a pas déployé d’effort pour les réunir et les encadrer.

 

TAM : En juillet 2008, un grand stage d’aïkido a été animé par notre grand maitre marocain Alaoui Mbarek (8ème Dan). Au cour de ce stage, vous vous êtes vu décerner le grade de 5ème Dan, ce qui est d’ abord une reconnaissance de l’effort que vous avez fourni pour la promotion de l’aïkido en Tunisie mais aussi et surtout une lourde responsabilité envers vos élèves et vis-à-vis de l’aïkido en général.Comment voyez-vous votre rôle pour la promotion del’aïkido et quels sont vos projets futurs ?

Boukhazna-Sensei: D’abord, mon premier rôle en tant qu’expert d’aïkido est de transmettre à mes élèves toute l’expérience et le savoir-faire que j’ai pu acquérir et développé tout au long de ma carrière d’aïkidoka. J’essaie également de mettre mes élèves sur la bonne voie pour continuer la pratique de ce merveilleux art martial.

TAM : Avec 23 ans de pratique d’aïkido vous avez certainement connu beaucoup de grands maitres d’aïkido lors de votre participation aux stages. Pouvez-vous nous citer les maitres qui vous ont impressionnés le plus ?

Boukhazna-Sensei: C’est une question à laquelle il est difficile de répondre dans la mesure où j’ai connu beaucoup de grands maitres. En Algérie, j’ai une grande estime pour les maitres Achour Rabeh (6ème dan), Naceur Rouibah (6ème dan), Ahmed Silem (6ème dan) et Kader Laouiir (6ème dan). Au Maroc, c’est l’incontestable Alaoui M’barek (8ème dan) père de l’aïkido marocain.

Quand j’étais au Japon, j’ai eu beaucoup d’admiration aussi pour le travail de Kobayashi Yasuo (9ème dan) et Hiroaki Kobayashi (6ème dan). Pour l’Europe, j’ai pu travailler avec maitre Tissier Christian (7ème dan), Wilko Vriesmen (5ème dan), Michel Benard (6ème dan),Patrice Reuschlé (Français 4ème dan).

TAM :Il existe plusieurs styles en aïkido: ceux qui sont axés sur la vigueur et la martialité et ceux qui prônent la souplesse et la fluidité. Lequel préférez-vous et quels sont les maitres qui ont influencé le plus votre aïkido actuel?

Boukhazna-Sensei: Cela dépend comment on voit les choses. Il y a plusieurs formes et styles en Aïkido et chacun choisit son chemin et sa voie (DO) selon ses sensibilités.

Je préfère continuer dans la voie de Kobayashi Yasu Sensei 9eme dan, pour moi je peux avancer avec lui parce qu’il a 23 ans de pratique avec O.Sensei, et plus de 40 ans de pratique avec ses eleves, je pense qu’il a une grande expérience plutot savoir faire, et pourquoi pas après des annees de pratique je peux avoir mon propre savoir faire .

 

TAM : Etre représentant de l’aïkido de Kobayashi dojo en Tunisie et délivrer des diplômes Aïkikai représente une reconnaissance de la qualité de votre enseignement. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu cette expérience ?

Boukhazna-Sensei: Grâce à l’initiative d’un ami proche, j’ai reçu une invitation pour visiter le Japon en 2006 afin de suivre un stage d’Uchi-deshi chez Kobayashi Sensei dojo. J’ai accepté l’invitation sans hésitation compte tenu du crédit dont bénéficie l’école Kobayashi au japon et dans le monde. Au dojo, je n’ai pas eu de problème à m’adapter au style d’aïkido de Kobayashi sensei et j’ai senti la valeur des années de travail que j’ai accomplies. J’ai senti que je étais sur la Voie de l’aïkido.Au dojo de Kobayashi Sensei, on s’entrainait 4 séances par jours, de 6h30 matin, jusqu’à 20h30. Le rythme d’entrainement était normal mais n’empêche que tu ne trouves pas le temps dans une séance de parler avec ton partenaire tellement le travail était continu et répétitif. Ce qui est aussi typiquement japonais, le maitre ne donne jamais d’explications de ce qu’il fait.J’ai eu la chance de participer a une grand manifestation internationale au Japon avec la présence de grands Maitres d’Aïkido. J’étais présent sur les tapis et j’ai fait une démonstration sous la direction de Hiroaki Kobayashi, 6ème dan.

Du fait que le style Kobayashi a des représentants partout dans le monde sauf au Maghreb, ils m’ont proposé de représenter cette école sur tout le Maghreb. Au début j’ai dû refuser parce que je ne connaissais pas encore la voie de Kobayashi sensei.

Mais quand deux ans plus tard, j’ai reçu d’autres invitations pour aller chez Kobayashi

Sensei au Japon et que trois de mes élèves sont partis pour un stage d’Uchi-deshi l’idée a fait son chemin et me voila représentant officiel de Kobayashi en Tunisie.

 

TAM : Après une dizaine d’années à former des aïkidokas, comment voyez-vous l’avenir de l’aïkido en Tunisie ?

Boukhazna-Sensei: Comme un enfant entrain de grandir. Les aïkidokas Tunisiens, Malgré qu’ils ne sont pas nombreux mais en vérité ils sont chaleureux, et avec leurs moyens personnels ils arriveront un jour à créer une école d’aïkido très proche de la mentalité et de l’esprit tunisiens et c’est l’objectif final.

 

TAM : Quel conseil pouvez vous donner aux jeunes entraineurs d’aïkido qui commencent à apparaitre sur la scène en Tunisie ?

Boukhazna-Sensei: Pratiquer et pratiquer encore ; faire passer le vrai message de l’aïkido, car la pratique mène vers la non violence ; unir les gens et partager le véritable amour et surtout VIVRE en PAIX. je suis heureux pour l’aïkido tunisien. Je pense qu’il est entre de bonnes mains

 

Propos recueillis par Kais MEJRI

 

 
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2 Responses to “Interview avec Abdelaziz Boukhazna Sensei”

  1. Atlas 27 septembre 2011 13:05 #

    C’est un honneur de m’entrainer sous son commandement :)

  2. zouini boubakeur 12 décembre 2012 10:23 #

    حوار رائع مع الأستاد عبد العزيز بوخزنة واحد من بين الرياضيين في رياضة الأيكيدو العرب من شرب الأيكيدو من منبعه تحية له و لمن نتعلم من عندهم و لو كلمة

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