Interview avec Louis Clériot

METTRE LES PRINCIPES EN CONFORMITÉ…

D’une discrétion remarquable érigée en principe, Louis Clériot 6ème dan, est de ceux qui donnent sans rien demander en retour. Son engagement pour l’Aïkido a été déterminant pour notre fédération qu’il a portée sur les fonts baptismaux, et à laquelle il continue de consacrer un temps précieux. Entretien avec un pratiquant qui a joint les actes aux principes fondamentaux de l’Aïkido.

Vous êtes l’auteur d’une histoire de l’Aïkido en France, sa rédaction a dû ranimer bien des souvenirs enfouis ?

Je suis effectivement co-auteur avec mon ami Guy Bonnefond aujourd’hui à la FFAB de 50 ans d’Aïkido en France, un historique, édité chez Budo Éditions que nous avons fait bénévolement. Nous avons décidé de ne pas toucher nos droits d’auteurs, les bénéfices des ventes sont distribués à parts égales entre nos deux fédérations. Ça nous a rappelé pas mal de souvenirs bien sûr… Quand j’ai commencé à m’occuper d’Aïkido, qui était au sein de la FFJDA à cette époque, nous n’étions qu’environ 600 licenciés, c’est-à-dire uniquement le groupe Mochizuki, connu alors sous l’appellation Aïkido Mochizuki. Petit-à-petit d’autres sont venus se joindre à nous, André Nocquet d’abord, puis la FFATK de Jim Alcheik sous la direction de Charles Sebban avant d’être dirigé par Émile Clément.  D’autres ensuite, et plus tard, l’arrivée de l’ACFA de Guy Bonnefond.

L’ACFA était le deuxième groupe d’importance à ce moment-là.

L’ACFA, c’était la tendance qui venait directement du Japon, c’està- dire de l’Aïkikaï de Tokyo. Tamura Nobuyoshi en était  le Conseiller Technique et Guy Bonnefond le Président. Tous ainsi regroupés, nous nous sommes mis d’accord sous l’impulsion de la FFJDA pour travailler ensemble et mettre au point un enseignement unique, la Méthode Nationale d’Aïkido, c’était à 99% ce que faisait Tamura sensei, c’est-à-dire  l’ACFA. J’étais à ce moment-là chez Mochizuki Minoru comme assistant, j’ai dû m’adapter, remettre tout d’aplomb pour pouvoir enseigner. Ce que faisait Minoru Mochizuki, c’était ce que faisait Morihei Ueshiba quand il avait quarante ans, c’est-à-dire un Aïkido assez dur, avec sutemi, défense sur coup de pieds, coup de poings, etc.

Vous êtes à l’origine des Diplômes d’État, mais c’est vous qui avez également déposé les statuts de la FFAAA.

En 1973, j’ai effectivement fait mettre en place un D.E. pour assurer une garantie aux futurs pratiquants qui nous rejoignaient. C’était plus que nécessaire compte tenu de la diversité des enseignants. Les premiers D.E. ont été attribués par équivalence à ceux qui remplissaient certaines conditions. D’autres ont reçu un diplôme de moniteur pour enseigner, valable cinq ans, le temps pour eux de se préparer pour se présenter au D.E. En 1983, j’ai déposé les statuts de la FFAAA à la préfecture et nous nous sommes installés dans nos propres locaux au 72, rue des Grands-Champs à Paris. Notre fédération était née, Jacques Abel en était le Président et moi le Secrétaire Général. La FFAAA a été créée un an après la FFLAB, la fédération de Judo ayant autorisé le groupe de Tamura senseï à partir vivre son indépendance.

Comment cela s’est-il organisé ?

Très naturellement, nous nous sommes réunis chez Christian Tissier avec Jacques Abel et quelques amis pour mettre quelque chose au point. Une fois d’accord entre nous, nous avons officieusement déterminé les tâches, j’ai été confirmé comme Secrétaire Général de la fédération et c’est à ce titre que j’ai participé à la création de la FFAAA.

Avant tout ça, à quel moment de votre pratique êtes-vous venu à l’Aïkido ?

Ce qui m’a fait connaître l’Aïkido, ce sont les premiers Championnats de Judo à Coubertin en 1951. J’ai assisté à ce moment-là à la première démonstration par Minoru Mochizuki. Il était venu accompagné du fils de Jigoro Kano et a fait une démonstration de cette pratique nouvelle, inconnue pour nous en France. Ça m’a tout de suite plu, comme à un grand nombre de professeurs de Judo, et c’est par eux par la suite que l’Aïkido a commencé à se développer en France. J’avais regardé cette démonstration avec un grand intérêt, je me disais c’est bien ça, mais à cette époque je faisais de la compétition, j’avais d’autres centres d’intérêt. Disons que j’ai réellement commencé la pratique en 1958, à aller dans des stages, à l’Alhambra notamment où il y avait Nakazono senseï qui donnait des cours, c’est là que j’ai connu Christian Tissier qui devait avoir 16 ou 17 ans, quelque chose comme ça. Je n’étais pas vraiment inscrit, je participais encore de manière irrégulière. Mais très vite je m’y suis mis sérieusement par l’intermédiaire de Charles Sebban dont le club d’arts martiaux se trouvait à Montparnasse, les professeurs étaient Daniel Breton et Michel Berreur. En 1965 j’ai passé mon premier dan.

Quels maîtres vous ont le plus influencé ?

Celui qui m’a le plus accroché, c’est Hiroo Mochizuki, le fils du maître Minoru Mochizuki qui fut un des élèves favoris de Morihei Ueshiba. C’était assez facile pour moi de travailler avec lui, c’était un ami. Je pratiquais au moins trois heures avec lui tous les deux jours. Je lui servais de uké. C’est également lui qui m’a véritablement montré la pratique des armes, c’est un grand expert. Au moment de la Méthode Nationale, j’ai surtout travaillé avec Maître Tamura, je participais à tous les stages selon mes possibilités.

Le Judo-jujitsu vous a-t-il servi pour l’Aïkido ?

Le Judo m’a plutôt handicapé qu’autre chose, parce que faisant de la compétition au niveau national je faisais de la musculation pour développer la force physique. Par contre, l’Aïkido est une excellente discipline pour préparer au Judo parce qu’on y travaille en déplacement, tout en souplesse. En fait le Judo n’apporte véritablement qu’un point positif, ce sont les chutes. Un judoka sait chuter, on ne peut pas dire ça de tous les aïkidokas.

Chacun sait que vous êtes pratiquant et professeur, mais quelles sont vos fonctions à la fédération ?

C’est vrai que j’ai fait un travail assez conséquent pour le développement de l’Aïkido en France, avec l’aide de Messieurs Bonnefond et Lasselin, notamment à l’époque où j’étais Secrétaire général. Aujourd’hui je suis membre du Comité Directeur de la FFAAA et de l’UFA. J’avais préconisé, il y a bien des années maintenant une Commission de Discipline et de Distinctions, on m’a dit que ce n’était pas une mauvaise idée, alors j’ai pris les textes de la commission similaire du Judo que j’ai adaptés et mis en conformité et en application. Et maintenant me voilà responsable de cette commission.

De toutes ces fonctions, laquelle vous semble primordiale ?

Je n’en sais rien vraiment, mais pour moi, mes deux principales fonctions ont été Secrétaire général de la fédération, dont j’ai té le premier, à l’époque comme je vous l’ai dit il n’y avait que six cents licenciés, mais également mon travail au sein de la Commission des Grades me semble de toute première importance.

Le professeur, le pratiquant et le dirigeant ne se retrouvent-ils pas en opposition quelquefois ?

Non pas particulièrement, quand je m’engage dans une voie, c’est que j’y crois totalement.

Comment appréhendez-vous l’Aïkido à ce moment là ?

À l’époque, la forme d’Aïkido à laquelle j’adhérais était celle de Tamura senseï, telle qu’il l’enseignait dans les années 70. Quand Christian Tissier est revenu du Japon en 1976 il a rapporté une autre forme, très souple, l’Aïkido de Yamagushi senseï. Christian je l’avais connu tout jeune avant son départ pour le Japon, à son retour, quand je l’ai vu pratiquer, rouler comme il le faisait, tout en finesse, j’avais le sentiment de voir une feuille tombant d’un arbre et se posant délicatement à terre. C’était nouveau et parfait. Pourquoi, parce qu’il avait beaucoup travaillé chez Yamagushi senseï où il n’y a pas toujours de tapis mais un parquet. J’en ai fait l’expérience plus tard, on ne se laisse pas tomber comme sur un tapis, il faut travaillerl es chutes. À ce moment-là, je me suis orienté dans cette voie que je n’ai plus quittée, l’Aïkido développé par Christian Tissier est une forme très souple, assez difficile à faire, très fluide, qui me réussit parfaitement puisque aujourd’hui à soixante-dix-huit ans je pratique et enseigne encore, bien que n’ayant plus la force que j’avais quand je faisais du Judo. J’ai beaucoup appris par cette voie.

La pratique des armes vous semble-elle indispensable ?

J’ai beaucoup travaillé le couteau quand je faisais du Ju-jitsu. Mais non, ça ne me paraît pas vraiment indispensable, mais absolument nécessaire pour les enseignants, à la rigueur la pratique du bokken et du baton peuvent apporter quelque chose, sachant que la quasi-totalité des techniques viennent de là. J’ai travaillé le sabre, le Katana, avec Hiroo Mochizuki comme je vous l’ai dit, le Ken et le Bokken avec Christian Tissier, mais je ne peux pas dire que cela a été très profitable pour moi. Je n’aime pas les armes, je trouve ça lâche.

Privilégiez-vous certaines techniques ?

Je ne peux pas dire ça, ou alors des techniques simples dans leurs formes comme irimi-nage par exemple qui enseigne à la fois le déplacement et le positionnement par rapport à l’attaquant. Je crois plutôt qu’il faut adapter son enseignement à chaque personne, en favorisant les techniques simples surtout au début de la pratique.

Faites-vous respecter un comportement spécifique dans le dojo ?

Oui bien sûr, mais je ne suis pas orienté vers une pratique spirituelle, et il faut bien reconnaître que le cérémonial peut avoir un caractère religieux. Alors j’ai réorienté le principe vers le respect. Je n’ai qu’un mot dans la vie : RESPECT. Respect des lieux, respect des gens, des horaires. Respect des principes d’une manière générale. S’il n’y a pas de respect, il n’y a pas de vie en société possible. Dans le salut on respecte son partenaire. Le gradé inférieur doit saluer le gradé supérieur pour travailler avec lui, celui-ci ne peut pas refuser de travailler avec lui. Sans respect réciproque, on n’arrive à rien.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans l’étude de l’Aïkido ?

C’est la perfection, on ne l’atteint jamais mais c’est le but. C’est ce qu’il faut chercher à réaliser. La perfection c’est pouvoir répondre à une attaque quelle qu’elle soit en emmenant l’autre dans un déséquilibre pour pouvoir le maîtriser et le neutraliser sans lui faire mal.  Quand j’ai commencé le Judo, il yavait des techniques en vigueur, interdites maintenant, qui étaient très dangereuses. C’est tout l’art de l’Aïkido de parvenir à maîtriser son adversaire souvent plus fort physiquement, par un moyen pratique, une forme non agressive, comme le déséquilibre. C’est ce qui me plaît dans l’Aïki.

Après toutes ces années, quelle évolution majeure ressentez-vous dans la pratique de l’Aïkido?

Je ne ressens pas vraiment d’évolution. L’Aïkido que j’ai appris de maître Yamagushi reste pour moi la forme de référence. Il y a eu dernièrement un congrès de la Fédération Internationale au Japon où se sont rendus entre autres, le Président Maxime Delhomme ainsi que Christian Tissier. Lors de ce congrès, Christian Tissier a été le seul représentant non japonais appelé à faire une démonstration devant l’ensemble des congressistes, témoignage de la qualité de l’Aïkido enseigné en France.

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Interview paru dans Aïkido Magazine

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Louis Clériot, 7e dan, fondateur de l’Aïkido Club Parisien

Louis Clériot a commencé l’étude des arts martiaux par le Judo dès 1947, sous la direction de Maître Landra. C’est en 1958 qu’il commence sérieusement la pratique de l’Aïkido par la méthode dite « Mochizuki » dans le club de son ami Charles Sebban, où enseignaient ses deux amis judokas et aïkidokas : Michel Berreur et Daniel Breton.

Le retour en France de Hiroo Mochizuki en 1963 lui offre la possibilité de s’entraîner chaque jour avec ce maître exceptionnel, devenu très vite son ami. A ses activités professionnelles viennent dès lors s’ajouter d’importantes fonctions administratives (Secrétaire Général et Trésorier) au sein des comités directeurs des groupes d’Aïkido, rattachés à la FFJDA. Expert, parmi les cinq hauts gradés de chaque « école » formant l’UNA, il est chargé, avec ceux des autres groupes, de diffuser la Méthode Nationale d’Aïkido.

Louis Clériot est à l’origine de la création de nombreux clubs dans la banlieue proche de Paris, en Seine-et-Marne et en Bourgogne, par l’intermédiaire des enseignants qu’il a formés.  Au retour du Japon de son ami Christian Tissier en 1976, il suit son enseignement dans le club de ce dernier et dans les stages qu’il dirige.

En 1983, il participe à la création de la FFAAA et en devient le Secrétaire Général. Louis Clériot fut membre et co-secrétaire de la Commission Spécialisée des grades d’Aïkido (CSGA). Il a participé à l’élaboration du règlement intérieur de cette commission, travail qui est à l’origine de la création de l’UFA.

Professeur bénévole – 7e dan d’Aïkido, 3e dan de Judo, arbitre national, diplômé d’Etat (BEES, 2e degré de Judo et d’Aïkido) -, il partage encore régulièrement son expérience dans notre club, qu’il a créé en 1987.

 

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